Mardi 2 septembre 2008
Quelle conception le Conseil d’Etat fribourgeois a-t-il de son rôle en matière de politique énergétique ? Quelle vision a-t-il du dossier que Groupe E a ouvert en mai 2008, en divulguant son intention d’investir 162 millions de francs dans une usine à charbon au nord de l’Allemagne ?
Sa prise de position du 8 juillet en réponse aux questions de la députée socialiste Antoinette Romanens n’a pas de quoi rassurer. En bref, le Conseil d’Etat juge qu’il n’a pas à intervenir dans cette affaire : il « n’a pas été consulté sur cet investissement et n’avait pas à l’être », écrit-il. Cela dit, il comprend « le souci du Groupe E d’assurer l’approvisionnement électrique par une participation à la centrale au charbon de Brunsbüttel, même si cette méthode engendre une production de CO2. »
En réalité, le Conseil d’Etat doit intervenir pour deux raisons très fortes. D’abord, cela paraît évident, parce que les intérêts du canton - actionnaire à 78 % de Groupe E - et de ses habitants sont en jeu. Qui défendra l’intérêt public si le Conseil d’Etat, qui est en charge de la politique énergétique du canton, n’assume pas sa responsabilité sur ce plan ? Etant donné la situation de monopole dont jouit cette entreprise sur les cantons de Fribourg, de Neuchâtel et sur une partie de celui de Vaud, qui protégera les intérêts de tous ses clients captifs si le Conseil d’Etat ne le fait pas ?
Le Conseil d’Etat est ensuite fondé à intervenir parce qu’il relève de son mandat de garantir que les différents buts que définit la loi cantonale sur l’énergie soient respectés. L’article premier de cette loi dit que l’approvisionnement en énergie doit être « suffisant, diversifié, sûr, économique et compatible avec les impératifs de la protection de l’environnement ». Si le Conseil d’Etat ne veille pas à ce qu’un investissement aussi important que celui que Groupe E compte réaliser en Allemagne remplit de façon équilibrée ces différents buts, qui le fera ?
Contrairement à ce qu’il prétend dans sa réponse du 8 juillet, le Conseil d’Etat a ainsi toute légitimité pour étudier de près ce dossier et se doit de donner un avis fondé. Il en a d’autant plus l’obligation que l’investissement de Groupe E dans la centrale de Brunsbüttel va - il est facile de le montrer - à l’encontre de la plupart des objectifs de la loi. Si cet investissement finit par se faire, l’intérêt public s’en trouvera donc lésé de façon particulièrement grave.
Un production excessive…
D’emblée, il apparaît que l’investissement de Brunsbüttel privilégie de façon exagérée le premier objectif de la loi : si l’on fait le compte de tous les investissements récents et planifiés de Groupe E, sa production excédera largement ce qu’il vendra à ses clients. Il possède déjà de nombreux barrages et centrales hydroélectriques, a investi dans le gaz naturel par l’achat en 2007 de la centrale à gaz de Timelkam, en Autriche, projette d’en construire une à Cornaux, dans le canton de Neuchâtel et, avec d’autres entreprises électriques, a investi des millions pour créer EOS Holding et développer ses installations de production, essentiellement hydrauliques. Groupe E est ainsi actionnaire à 22 % d’EOS.
Si l’on fait les comptes, il ressort que Groupe E produit lui-même 1,1 TWh (un térawattheure = 1 milliard de kilowattheure) et vend 2,8 TWh. Soit un déficit de 1,7 TWh. Pour le combler, on peut considérer que 22 % des livraisons d’EOS à ses actionnaires, qui s’élèvent à 4,3 TWh (source : site internet de EOS Holding) reviennent à Groupe E, soit 0,9 TWh. En outre, Timelkam produira 0,7 et Cornaux 1 TWh.
Si l’on récapitule la capacité de production de Groupe E, y compris les projets, cela donne :
Production propre : 1,1 TWh/an
Electricité d’EOS : 0,9 TWh/an
Timelkam : 0,7 TWh/an
Cornaux : 1,0 TWh/an
Total : 3,7 TWh/an
Ventes en 2007 : 2,8 TWh/an
Surplus : 0,9 TWh/an (32 %)
Conclusion : Groupe E est très loin de la pénurie et n’a pas besoin de sa participation dans la centrale à charbon de Brunsbüttel qui, au demeurant, ne devrait produire que 0,3 TWh/an.
… pas diversifiée, ni économique …
En revanche, miser aussi massivement sur les énergies fossiles ne contribue pas à diversifier de façon équilibrée les sources d’approvisionnement. Groupe E s’est certes engagé dans les énergies renouvelables (solaire, éolien, biomasse, petite hydraulique) ; un montant de 90 à 130 millions de francs a été annoncé pour Greenwatt pour la période 2009-2012. Mais cela est environ quatre fois moins que ce qu’il souhaite investir dans les énergies fossiles : les 162 millions proposés pour la centrale à charbon s’ajouteraient aux 86 millions déjà dépensés en 2007 à Timelkam et aux 175 millions prévus pour Cornaux.
Or, tandis que les coûts de toutes les énergies renouvelables ne cesseront de baisser à l’avenir - certaines ressources comme le rayonnement solaire et le vent sont même gratuits ! -, à l’inverse, ceux des énergies fossiles sont voués à augmenter constamment. Et il serait erroné de croire que le charbon échappera à cette tendance haussière : son prix a doublé en un an. De plus, la troisième phase du système d’échange de permis d’émettre de l’Union européenne, qui entrera en vigueur en 2013, induira une forte augmentation des coûts des émissions de CO2 pour les producteurs d’électricité. A coup sûr, le charbon ne sera alors pas seulement le pire combustible pour le climat, il sera aussi le moyen le plus cher de produire du courant.
Le Conseil d’Etat fribourgeois devrait prendre exemple sur la Ville de Constance, en Allemagne, qui s’est retirée du projet de Brunsbüttel précisément par crainte des conséquences financières du renchérissement prévisible de la tonne de CO2. Avec Brunsbüttel, au lieu de pouvoir soutenir en priorité des filières énergétiques propices à l’émergence d’une économie sobre en carbone et d’un véritable progrès, les clients de Groupe E n’auront d’autre choix que de s’acquitter d’une lourde facture d’électricité due aux taxes sur le carbone.
… ni sûre …
La sûreté de l’approvisionnement est directement liée à l’indépendance de la production électrique, c’est-à-dire à la capacité à produire son électricité sur place avec des sources d’énergie indigènes. Cela est le cas à présent avec les barrages hydroélectriques. Cela est le cas avec les nouvelles énergies renouvelables. Cela n’est pas le cas avec du charbon nord-américain, sud-africain et australien exploité au nord de l’Allemagne. Ce système impose en outre de construire des lignes électriques coûteuses, qui suscitent des oppositions des riverains.
… ni compatible avec la stabilité du climat
C’est à propos du climat que la réponse du 8 juillet du Conseil d’Etat est la plus décevante, défectueuse et critiquable. Car sur ce plan, le charbon est, de loin, la pire source d’énergie qui soit : alors que la combustion du gaz naturel produit 400 grammes de CO2 par kilowattheure, et les énergies renouvelables en moyenne 30 g par kWh, la centrale de Brunsbüttel en rejettera de façon directe 730 g par kWh. Et comme elle brûlera du charbon non pas allemand, mais provenant des antipodes, elle émettra, au bilan, 835 g de CO2 pour chaque kWh produit.
Mais le plus important à comprendre est que le système climatique est tel que pour ne pas dépasser la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à coup sûr dangereuse pour l’humanité (350 parties par million (ppm) de CO2) alors qu’on a mesuré 387 ppm en 2007 et que la concentration augmente de 2-3 ppm par année, il est impératif de baisser leurs émissions le plus tôt et le plus fortement possible. La poursuite de la tendance actuelle durant la prochaine décennie élimine pratiquement toute chance d’un retour rapide à un niveau qui éviterait des effets catastrophiques.
Pour inverser cette tendance, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), qui fait référence sur le sujet, préconise l’abandon pur et simple du charbon. Le plus important climatologue de la Nasa aux Etats-Unis, James E. Hansen, juge nécessaire d’établir un moratoire sur la construction de nouvelles centrales électriques à charbon sans système de capture et stockage du carbone et leur bannissement complet, à l’échelle mondiale, d’ici 2030.
En Allemagne, des associations relaient cette revendication. Le défi est de taille dans ce pays, qui produit 50 % de son électricité à partir du charbon et qui, en même temps, sort du nucléaire. En Suisse, qui a la chance de produire environ 60 % de son électricité grâce à ses barrages, ce moratoire serait incomparablement plus facile à instaurer.
Le Conseil d’Etat se rassure en signalant que certains pays feraient toujours moins bien que Fribourg en termes de production d’électricité à partir du charbon. Ce faisant, il se comporte comme un médecin qui se réjouirait parce que le taux de mortalité très élevé de ses patients, pourtant curables, serait moindre que celui des patients de ses plus mauvais collègues. C’est là un raisonnement captieux : le but est bien sûr de ramener l’utilisation du charbon - ou la mortalité dans le cas d’un médecin - le plus proche de zéro possible.
Le Conseil d’Etat prétend aussi qu’avec l’investissement de Brunsbüttel, Groupe E aidera l’Allemagne à respecter ses objectifs du protocole de Kyoto. Voilà qui est - là encore - erroné. Le seul moyen d’aider l’Allemagne à respecter ses engagements internationaux en termes d’émissions de gaz à effet de serre est de l’encourager dans les voies des économies d’énergie et des énergies renouvelables.
De plus, la centrale de Brunsbüttel serait l’une des plus grandes centrales à charbon sans système de récupération de chaleur : le Mouvement citoyen pour la santé et la protection du climat sur l’Elbe maritime, collectif local qui s’oppose à cette centrale, rappelle que 54 % de l’énergie générée sous forme de chaleur partirait ainsi dans l’Elbe, provoquant en prime des dégâts aux écosystèmes locaux. En outre, il est probable que la production de la centrale sera limitée de moitié, car la loi allemande donne la priorité d’utilisation du réseau de distribution aux éoliennes. Bref, il s’agirait d’un authentique gâchis.
Stopper la hausse de la consommation d’électricité
Les calculs cités plus haut prouvent que Groupe E n’a pas besoin d’investir dans la centrale de Brunsbüttel pour garantir l’approvisionnement de ses clients. Et tous les paramètres se liguent - économie, diversification et sécurité de l’approvisionnement, climat, préservation des écosystèmes - pour rendre la sortie des énergies fossiles souhaitable. Mais d’une manière générale, pour éviter d’avoir à investir dans des modes de production d’électricité qui ruinent l’avenir, le Conseil d’Etat doit cesser de considérer qu’il ne peut rien contre l’augmentation de la consommation d’électricité. Tout au contraire, il lui revient de faire preuve de volontarisme en fixant des conditions-cadres audacieuses pour faire stabiliser, puis baisser cette consommation, de prendre des mesures pour y parvenir.
C’est la seule voie possible si l’on prétend créer une économie durable fondée sur les énergies renouvelables. Sur ce point, Monsieur Vonlanthen, en charge du dossier énergie à l’Etat, a raison d’engager une large réflexion dans le cadre de ses auditions publiques, car les marges de manœuvre sont multiples. Le Conseil d’Etat peut aussi décréter un seuil d’émissions de dioxyde de carbone (CO2) par kWh produit dans toute nouvelle centrale dans laquelle Groupe E investit, qui met hors jeu le charbon. Il peut enfin exiger de Groupe E qu’il augmente la part des énergies renouvelables de ses ventes au rythme d’au moins 1 % par an.
Pour une voie alternative
Au bilan, il est difficile d’imaginer un investissement qui aille autant que celui de la centrale de Brunsbüttel à l’encontre des différents objectifs de la loi fribourgeoise sur l’énergie et d’un authentique développement durable. Aussi la « compréhension » du Conseil d’Etat fribourgeois à l’égard du « souci du Groupe E d’assurer l’approvisionnement électrique par une participation à la centrale au charbon de Brunsbüttel » a de quoi inquiéter ceux qui souhaitent préserver l’avenir de leurs enfants.
En face de la liberté entrepreneuriale de Groupe E, il y a la liberté de ses clients captifs, que l’investissement dans la centrale de Brunsbüttel ne respecte pas et qui met l’avenir en péril : c’est un mauvais choix, qui privilégie de façon excessive et inutile un seul objectif de la loi sur l’énergie - l’approvisionnement - au détriment de tous les autres et, ce faisant, enferre la société fribourgeoise dans une filière qui cumule les désavantages. Le Conseil d’Etat fribourgeois devrait déployer tous les moyens en son pouvoir pour favoriser une voie alternative.
Celle-ci ne pourra venir, sur fond de consommation d’électricité à la baisse, que des énergies renouvelables principalement situées sur le territoire : photovoltaïque, éolien, géothermie, petite hydraulique, biomasse forestière et agricole, dont les coûts décroîtront à mesure que la technique progressera. Là est la voie d’un approvisionnement énergétique « suffisant, diversifié, sûr, économique et compatible avec les impératifs de la protection de l’environnement ». Et qui, de surcroît, est un formidable gisement d’emplois pour les Fribourgeois et les Neuchâtelois.
Le Conseil d’Etat aura-t-il la sagesse d’entendre le message que lui envoient les signataires de la pétition Non au charbon ! et de revenir sur sa position ? Il serait tout à son honneur qu’il le fasse. C’est pourquoi le collectif Non au charbon ! demande formellement à pouvoir rencontrer une délégation du Conseil d’Etat pour faire valoir son point de vue et ses arguments, et aider ainsi à faire en sorte que la loi cantonale soit respectée dans toute son ampleur.
Le collectif Non au charbon ! est composé d’une dizaine de citoyens, tous résidents dans le canton de Fribourg :
Jacques Mirenowicz, corédacteur en chef de LaRevueDurable
Susana Jourdan, corédactrice en chef de LaRevueDurable
Yvan Maillard Ardenti, responsable de la recherche en environnement à Centre Info
Raphaël Compagnon, professeur de physique du bâtiment à l’Ecole d’ingénieurs et d’architectes de Fribourg
Herbert Kaenzig, président de WWF Fribourg
Jacques Eschmann, président de Pro Natura Fribourg
Pascale Waelti, chargée de projet à la Haute école suisse d’agronomie de Zollikofen
Alexandre Messerli, analyste d’entreprise à Centre Info
Pascal Brugger, concepteur visuel indépendant
Simon Bischof, Apprenti, membre de la Jeunesse socialiste fribourgeoise
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